L’ancien patron des RG révèle l’existence d’un système d’écoutes sauvages Médiapart 20-01-12

Le tout-puissant patron du renseignement intérieur, Bernard Squarcini, assure qu’il n’est l’espion de personne. Secoué par la publication, jeudi, de L’Espion du Président (éd. Robert Laffont), un livre d’enquête qui lui est consacré, M. Squarcini a annoncé le dépôt de plusieurs plaintes, contre les trois auteurs de l’ouvrage et contre Mediapart, qui en a relayé le contenu.

Dans un entretien à Mediapart, Yves Bertrand, l’ancien patron des Renseignements généraux (RG), qui a été son supérieur durant douze ans (1992-2004), évoque à son tour les missions obscures confiées au service de renseignements intérieurs. Il révèle notamment l’existence depuis 1995 d’un système d’écoutes téléphoniques « effectuées à la discrétion de Matignon et de l’Elysée » en dehors de tout contrôle de la commission nationale des interceptions de sécurité, la CNCIS.

 

Yves Bertrand

« Matignon avait entre vingt et trente lignes, peut-être plus, qui ne passaient pas par la commission, affirme Yves Bertrand, qui dit ne s’être jamais servi du système lorsqu’il était en poste. Vous avez en réalité deux types d’écoutes administratives, celles qui passent par la commission, qui peuvent être refusées, et les autres… » Selon l’ancien directeur des RG, « le pouvoir actuel s’est beaucoup servi de ce système » mis en place en 1995 sous le gouvernement d’Alain Juppé, actuel ministre des affaires étrangères de Nicolas Sarkozy. Et qui aurait perduré depuis.

Ces déclarations viennent aujourd’hui conforter le témoignage de Jean-Louis Dewost, ancien président de la CNCIS, sur le contournement de la législation sur les écoutes. « Nous nous sommes rendu compte en 2009, à l’occasion d’un contrôle chez un opérateur de téléphone, que des demandes de fadettes, puis d’écoutes téléphoniques, étaient faites directement sans passer par la commission que je présidais », avait déclaré le haut fonctionnaire au Journal du Dimanche, en 2010. Depuis, M. Dewost a été entendu par la justice dans l’affaire des fadettes du Monde.

D’après le livre qui vient de paraître sur lui, Bernard Squarcini est devenu l’incontournable policier du président, celui chargé notamment des basses œuvres. Que pensez-vous de son parcours ?

C’est quelqu’un que j’ai longtemps eu comme adjoint. Je l’ai pris à la sortie de l’école. C’est vous dire si je le connais ! On l’a nommé à Brest, puis dans les Pyrénées-Atlantiques pour s’occuper d’ETA militaire. Ensuite, on l’a fait venir à la direction. C’est un excellent exécutant, mais ce n’est pas un concepteur. Il ne savait pas bien rédiger. On le voit aujourd’hui, il se défend très mal.

A un moment donné, Nicolas Sarkozy s’est entiché de lui. J’étais alors en fonction. Cécilia Sarkozy ne m’appréciait pas – elle m’appelait « le grincheux » – et elle a poussé son mari à mettre Squarcini à ma place. Mais je l’ai gardé jusqu’au bout. C’était un très bon collaborateur.

Les points forts de Squarcini sont faciles à voir. Il a fait de la lutte antiterroriste toute sa vie, en se limitant toutefois aux Corses du FLNC et au Pays basque – il ne connaît pas bien le terrorisme islamiste. Il a fait son travail de sous-directeur de la recherche, mais il n’a pas de faits d’armes particuliers. L’arrestation d’Yvan Colonna qu’on lui attribue souvent est due en réalité à un ancien agent, François Casanova, qui travaillait beaucoup dans les prisons.

« Des écoutes sauvages à la discrétion de Matignon et de l’Elysée »

 

B. Squarcini© Reuters

Pensez-vous que Bernard Squarcini soit allé trop loin avec M. Sarkozy ?

Il est en effet devenu l’homme du président, l’espion du président. Il s’est entiché de M. Sarkozy comme n’importe quel fonctionnaire l’aurait fait dans un système autoritaire. A un moment donné, il n’a pas pu reculer et il lui reste aujourd’hui douze ans à faire avant la retraite… Il a fait des coups tordus chaque fois qu’il y en avait à faire. Il n’a pas su dire non à Sarkozy. Il a tout fait. Il n’y a pas que les fadettes.

C’est-à-dire des écoutes ?

Oui. Mais plus que ça. Les écoutes, la DCRI en a fait comme vous pouvez manger des croissants. Il faut savoir qu’il y a des écoutes qui ne passent pas par la commission de contrôle des interceptions de sécurité, comme on dit pudiquement. Je l’ai vécu moi-même, lorsque j’étais à la tête des Renseignements généraux. Il y avait des écoutes sauvages, à la discrétion de Matignon et de l’Elysée. Et qui n’étaient pas contrôlées. C’est en dehors de la procédure d’autorisation.

Vous avez été témoin de ce contournement ?

Je m’en souviens. Matignon avait entre vingt et trente lignes, peut-être plus, qui ne passaient pas par la commission. M. Alain Juppé était premier ministre. Un membre du cabinet s’en occupait et Jean-Michel R., chargé de la sécurité auprès de M. Juppé, en était chargé.

Avez-vous vous-même utilisé ce système ?

Non. Moi, j’allais voir la commission tous les six mois pour leur demander si nos demandes étaient correctes. Vous avez en réalité deux types d’écoutes administratives, celles qui passent par la commission, qui peuvent être refusées, et les autres… Mais la commission n’est pas dupe. Les membres de la commission doivent être interrogés là-dessus.

Je pense que le pouvoir actuel s’est beaucoup servi de ce système. Il l’a accentué. Le président Sarkozy se méfie de tout le monde. Et les journalistes, n’en parlons pas ! C’est le gibier le plus prisé. Ceux qui font de l’investigation, ils sont “plombés” en permanence. Tout cela, on peut le faire hors commission, via Matignon, ou par une officine – mais c’est encore autre chose.

« D’un certain point de vue, la création de la DCRI est un crime »

Dans le livre L’Espion du Président, il est précisé qu’un ancien centre technique de la DST, à Boullay-les-Troux, est utilisé pour les « écoutes off »…

C’est possible. La fusion de la DST et des Renseignements généraux a accentué cette dérive. D’un certain point de vue, c’est un crime. Une dérive politique. On ne fusionne pas un service dont la vocation est avant tout judiciaire et opérationnelle, comme la DST, avec un service d’information, comme les RG, qui n’a pas d’attribution judiciaire – mis à part les courses et jeux. Vous créez une police politique. C’est une atteinte aux libertés énorme.

 

 

Bernard Squarcini se trouve à la tête de cet outil, qui est devenu le plus puissant du pays – plus puissant encore que la DGSE – que personne ne peut contrôler, en tout cas pas la direction générale de la police nationale. C’est M. Squarcini le maître du jeu. Et c’est quelqu’un qui n’a pas la force de résister.

Pour revenir aux lignes qui peuvent être écoutées hors commission, si le président de la République ou le premier ministre demandent un branchement, que se passe-t-il ?

On le fait !

Dans L’Espion du Président, M. Joël Bouchité, l’ancien patron des RG, affirme que les archives du service sur la presse et la vie politique n’ont pas été détruites, comme cela était prévu, mais transmises à la DCRI.

Ces archives ont été conservées en tous temps, malgré la dissolution de la section des affaires politiques, puis celle de la presse, au sein des RG. Pour cacher la poursuite de cette activité politique, le ministre de l’intérieur Charles Pasqua (1993-95) avait décidé de la rebaptiser la section des “informations générales”. Et la section “presse” s’est appelée “communication”.

M. Squarcini a tout récupéré et il en fait un outil sarkozyste pour déstabiliser les adversaires. Le contre-espionnage ne l’intéresse pas. Le contre-espionnage, c’est devenu un prétexte. Depuis la fin de l’URSS, le contre-espionnage n’intéresse plus personne. Lui, ce sont les adversaires politiques qui l’intéressent. C’est un secret de Polichinelle.

Etes-vous surpris que Dominique de Villepin, que vous connaissez bien, ait pris la défense de M. Squarcini dans l’affaire des fadettes ?

Que Villepin défende Squarcini, c’est incroyable ! Il a tort de faire cela. Si je le vois, je le lui dirai.

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